TABAC : COMMENT MON ANCIEN MAÎTRE EST DEVENU MON AMI

Il est devenu clair qu’il allait vraiment falloir que je fasse quelque chose au bout d’une vingtaine d’années.

Une vingtaine d’années à un paquet par jour.
Minimum.

Un paquet par jour à condition que je ne sorte pas. Sans quoi, et dès les premières gorgées d’alcool, c’était l’autoroute pour Marlboro Light.

Jusqu’à cette soirée en discothèque durant laquelle, gentiment saoul mais encore lucide, je tends machinalement le bras vers le troisième paquet de la journée, en extrait une clope avec ce geste devenu signature – exécuté en deux temps, très rapides  : demi-tour de la cigarette entre l’index et la majeur dès le sortir du paquet, suivi – tandis  que la main décrit un arc fluide vers mon visage – d’une seconde rotation à 180 degrés qui s’achève au moment précis où le filtre rencontre mes lèvres. Auxquelles fumait déjà une cigarette. Aucun souvenir de l’avoir allumée.

N’importe quoi

À plusieurs reprises, le cas s’est reproduit. Souvent lorsque j’avais bu.  S’ajoutant au fait que, les derniers temps, le moindre escalier était devenu synonyme d’agonie. Puis à jeun. Fâcheux, pour un militaire de trente-cinq ans. Asthmatique. Enfin, asthmatique allergique, initialement ; aux pollens de saison, à la poussière ainsi qu’aux chats – l’Univers en a placé un derrière chaque porte dont je possède les clés. Exposé à ces agents irritants, mon système de ventilation s’obstrue, requérant une pulvérisation de Ventoline pour me libérer les conduits. Il a suffit de quelques années à un paquet par jour, minimum, pour que l’asthme allergique devienne chronique et qu’il me faille par conséquent trimballer le pulvérisateur en permanence ainsi que, bien entendu, le paquet de clope et le briquet. Les palpitations résultant de l’abus de Ventoline sont arrivées plus tard. Bien avant que la Ventoline elle-même ne me soit plus d’aucun secours.

Toujours est-il que depuis que j’ai fêté mon trente-cinquième anniversaire, mon corps allume des cigarettes à mon insu, le moindre effort aérobie me met en surrégime et les crises d’asthme se rapprochent les unes des autres, par-dessus le marché. Les bouffées de Ventoline, j’en suis à une dizaine par jour.

Un soir, j’innove. La crise d’asthme arrive en même temps qu’une envie copieuse – si rien ne s’y oppose, je fume toutes les vingt minutes. Aucun problème. Je me pulvérise trois bouffées de bronchodilatateur dans le museau et dès que le débit d’air est rétabli, je fume. Cela devient une habitude. Prendre de la Ventoline pour pouvoir fumer.

Pas le choix

Bien entendu, mon comportement me fait de la peine. Je le vois de mieux en mieux, le mur. Mais j’aime tellement fumer (m’abusé-je) qu’il est totalement hors de question que j’arrête. Jamais essayé, d’ailleurs. Aucune intention. J’aime fumer. J’aime boire. J’aime la fête, pousser ma moto à fond et sauter en parachute. Je vous emmerde. Là dessus, je choppe une angine blanche. Le genre carabiné. Quarante degrés et au-delà : une semaine à la dérive, totalement hors service. Tout juste si j’arrive à déglutir une cuiller de compote alors fumer, oublie. Bilan : six jours sans la moindre cigarette. Six jours ? Six jours. Six. Jours. Record du monde !!! Champagne !! Ah, le kif de la prochaine ! La taille de ma délivrance. Six  jours… L’état dans lequel on est après un vol long courrier, multiplié par un milliard.

Une méthode simple

Me reviennent néanmoins les préceptes exposés par Allen Car dans La méthode simple pour en finir avec la cigarette. L’auteur, qui a plusieurs décennies durant fumé cinq paquets par jour (c’est jouable à raison d’une toutes les cinq minutes, quitte à ne pas les finir), est parvenu à s’arrêter. Il n’en est pas moins décédé d’un cancer des poumons mais a mis au point une méthode simple, donc, qui consiste à démystifier le soi-disant pouvoir addictif de la cigarette. Selon lui, l’addiction physiologique à la nicotine est négligeable – comment expliquer, autrement, que nous puissions nous priver de fumer chaque nuit  ? Le véritable piège serait celui de l’addiction psychologique  : l’inconscient collectif véhicule l’idée que fumer est agréable et rend méchamment accro. Or la première cigarette est invariablement une expérience désagréable. Mais le fumeur débutant n’en renouvelle pas moins l’expérience jusqu’à y trouver du plaisir et devenir dépendant. Il s’auto-persuade qu’il aime fumer et qu’il ne peut plus s’en passer. Le bouquin prouve au lecteur qu’il peut, au contraire, parfaitement s’en libérer – il lui suffit de suivre, avec rigueur, la méthode exposée. Quelques temps avant l’épisode de l’angine, j’ai lu le livre. Et après six jours sans fumer, je commence à croire, moi aussi, que je peux m’en passer.

Arrêter le tabac, pas de vivre

Je ne m’accorde pas la cigarette de la reprise. J’arrête, en quelque sorte. Mais uniquement de fumer. Pas de boire du café, ni de l’alcool, ni de fréquenter les fumeurs avec qui la fête est si belle. D’ailleurs, dès le premier jour – enfin, le septième, en l’occurrence – espresso en terrasse.

Douze, sur l’échelle de Richter.

Arc-bouté dans mes sandales, haletant, je relance.

Un demi, s’il vous plait.

Le monde n’existe plus. FUMER.

Je tiens bon. Solide sur les appuis. Conquérant.

À longueur de journées, je manipule une patate chaude – lâche pas, ça va refroidir. En jeu : ma volonté. Lorsque l’envie prend trop de place, je me bois de l’eau à ne plus pouvoir en avaler une gorgée supplémentaire. Ou bien j’exécute une série de pompes, jusqu’à la tétanie. Je tiens bon. J’en fais une question d’honneur – de grâce, rangez-moi ces patches et autres gommes à mâcher. Pas de ça ici. Un mot, puisque nous y sommes, au sujet du vapotage. Le nom, déjà, c’est non. Autant la clope, on voit bien la saloperie que c’est mais on ne peut pas nier que ça ne manque pas d’allure. Un romantisme morbide ? Si vous voulez. Mais tirer de façon compulsive sur ce petit flacon ? Donner alentour cet exemple navrant ? N’insistez pas. C’est exclu.

Libre

Bref. Je ne touche pas une cigarette pendant plus d’un an. Un jour à la fois, je m’accroche à l’idée que l’envie de fumer ne dure, au pire, que quelques minutes. J’encaisse, l’une après l’autre, les vagues de frustration tandis que l’intervalle entre chaque s’allonge. Et en effet, les récompenses tombent rapidement  : après quelques jours seulement, l’odorat et le goût vous sont restitués. Souvenir, la quinte du réveil. L’haleine au pétrole. Les vêtements pourris. L’hémorragie financière. Fumeur, tout entier tendu vers la prochaine cigarette, on ne réalise pas combien sa vie est passée au second plan. À quel point chaque évènement du quotidien se trouve réduit en prétexte pour fumer. Mais bien au-delà des méfaits connus du produit, le déclencheur, pour moi, s’est avéré la spectaculaire baisse d’énergie qui accompagne chaque cigarette. Cette sensation physique de perdre des points de vie. En particulier avec la première de la journée, qui carrément m’asseyait. La fatigue d’être fatigué. Les traces que ça laisse sur le visage, aussi. Bref, vous me voyiez fort aise d’avoir cessé.

Cas d’école

Ivre, privé de sommeil et bien entouré, je me dis que ce serait tout de même cocasse qu’une simple cigarette vienne tout fiche par terre. Objectivement, qu’est-ce qui m’interdit d’établir une relation intelligente avec le tabac ? Une qui autorise de se faire plaisir de façon ponctuelle, raisonnable, comme, par exemple, au moment de porter un toast à la brièveté de cette existence ? Se débarrasser de la compulsion, en somme. Ne conserver que l’agrément. La bouteille à moitié pleine. Honnêtement, je ne voyais pas l’obstacle. En l’espace d’allez, quatre jours, j’ai renoué avec mon paquet quotidien. Minimum.

Mêmes causes

Arrêter, dorénavant, je savais. La seconde tentative a tenu huit mois. La troisième, six. Avec le recul, mon problème n’était pas le quotidien sans cigarette – je me sentais incomparablement mieux sans. Non, le point dur, c’était le moment festif. Cet instant d’euphorie où, poussée par la bonne foi la volonté bascule, exposant l’organisme à un nouvel afflux de la substance honnie après une si longue privation. Le bougre – à nouveau contraint par les chaînes de jadis – réclame alors son dû avec une vigueur décuplée.

Somme toute, le problème s’intitulait « Je ne fumerai plus jamais ». Bien trop pesante, à la lumière de l’expérience, cette intention d’exclure pour toujours. Vouée à faillir. Pour ce nouveau sevrage, l’objectif consisterait à durer autant que possible. Non pas « J’arrête » mais plutôt « Voyons combien de temps je tiens sans ».

L’éveil

Lancement d’un coupé dans une concession d’allemandes sur la Côte d’Azur – bolides, femmes en goguette, disc jockey, bulles dans les coupes. Déambulant parmi les convives, cave en bandoulière, distribuant ça et là ses modules, un représentant Davidoff. Je m’approche. Je n’y connais rien – les Cohiba rapportés de Cuba par mes parents ont fini à la benne après que je me suis esquinté les bronches avec le premier centimètre d’un Robusto.

« Prenez votre temps. N’avalez pas la fumée », m’instruit le professionnel. Quelque peu intimidé par le calibre de l’engin, je m’installe à l’écart, en terrasse, avant d’y mettre le feu. Un cigare digne de ce nom est exclusivement composé de feuilles de tabac et confectionné à la main – hecho a mano – par des artisans dont le précieux savoir-faire requiert au minimum six années de pratique quotidienne avant de satisfaire à l’exigence de qualité qui caractérise un puro. La suavité, la complexité des saveurs – leur évolution – ainsi que la subtilité des sensations qui accompagnent sa dégustation divisent le monde entre ceux qui fument le cigare et ceux qui ne savent pas ce qu’ils ratent.

L’envol

Déguster un cigare implique d’en avoir le temps. Il est par conséquent exclu de se fixer un horaire de fin, sachant que si un Petit Panatella peut être savouré en une trentaine de minutes, un Double Corona réclame deux heures. Voire davantage, si le cœur vous en dit. On prendra ses dispositions afin de ne pas être dérangé. Si l’on est en compagnie, la conversation sera naturellement réduite à sa portion congrue par les longs silences nécessaires au déploiement de la volupté. On bannira les boissons glacées qui anesthésient les papilles, à l’exception de la vodka dont le fruit, même au sortir du congélateur, s’accorde à merveille avec la puissance du havane. La quête – virtuellement inépuisable – du bel accord entre tel module et telle boisson apporte d’ailleurs une dimension supplémentaire à la dégustation. Ainsi les notes de caramel et de beurre salé d’un Cohiba se trouvent-elles sublimées par la rondeur d’un rhum ambré, tandis que la puissance d’un Partagas requiert une eau-de-vie âgée ou un single malt tourbé offrant une bonne persistance en bouche ainsi que des arômes suffisamment marqués pour résister à la force conquérante du havane. On voit l’étendue du terrain de jeu. Sa richesse. La patience dont il faut s’armer pour en récolter les fruits.

Jeune padawan

Résolument conquis par cette première expérience, je me suis équipé d’une cave et mis en tête de déguster un cigare chaque jour. Il est rapidement apparu que passer une heure pleine sur la terrasse, vêtu comme pour aller skier tandis qu’une pluie horizontale vous fouette la face et oblige à rallumer le cigare à tout bout de champ ne délivre guère les délices escomptés. Peu m’importait. Ce rituel quotidien me semblait alors l’indissociable apanage de l’Épicurien que j’étais devenu. Que je n’en aie pas véritablement envie, qu’il fasse trop froid ou que cela suppose d’empiéter sur l’heure du dîner avec compagne et enfant n’y changeait rien. Chaque soir, j’avais dégustation.

Collatéral

J’accompagne volontiers mon havane d’un alcool fort. Avec un gros module, on a tôt fait de siroter lentement mais surement deux ou trois verres de rhum ou de single malt après lesquels l’envie de jogger s’éloigne. S’accorder ce plaisir chaque jour, c’est glisser à coup sûr vers cette forme d’alcoolisme dit mondain qui vous réveille chaque nuit autour de trois heures pour ne vous laisser vous rendormir qu’au petit matin, quelques instants avant la sonnerie du réveil, à l’aube d’une journée qui sera pour l’essentiel consacrée à la lutte contre le sommeil. Le répit arrivera en début de soirée lorsque, cédant à l’appel de l’apéritif, vous accueillerez les premières gorgées d’alcool comme une délivrance étonnamment similaire à celle que vous procuraient les premières bouffées de cigarette, autrefois.

Sans appel

À raison d’un cigare par jour, il m’a fallu une bonne année pour mesurer l’impact d’une telle pratique sur ma santé et mon budget – comptez de dix à vingt euros pour un cigare honorable et un tarif plancher d’une trentaine d’euros pour une bouteille de spiritueux qui me plaise. Une année pleine pour établir le lien entre mon degré d’irritabilité et l’ampleur de mon épicurisme, la veille. Sans compter que, devenu quotidien, comme tant d’autres, ce plaisir s’émousse. À nouveau, au-delà de ces considérations, c’est davantage la réduction – l’anéantissement ? – systématique de mon tonus qui a fait blesser le bât. Ces matins à la lutte. Par contraste, la vitalité de ma fille, qui dégoupille dès le lever de paupière. La mémoire ? No comment. Quant au miroir, son verdict est sans appel.

Et maintenant ?

La journée commence avec gandush. Par l’entremise des muqueuses buccales, cette ancienne pratique ayurvédique désintoxique le corps entier. J’enchaîne avec un citron pressé, dilué dans un verre d’eau tiède – là aussi, la liste des bienfaits ressemble à une blague. Avant la douche, la série de pompes ou de tractions qui va bien – vestige des ces années consacrées au succès des armes de la France – entretien la tonicité musculaire sans laquelle ça ne va pas. Qu’il s’agisse d’arroser une bonne nouvelle, célébrer la joie d’être ensemble ou trinquer au coucher du soleil, je suis votre homme. De préférence avec la meilleure bouteille de l’étagère. Le cigare, je ne regarde pas son prix. Je peux m’offrir plusieurs dégustation d’affilée, puis aucune pendant un long moment. En revanche, j’apprécie chaque jour davantage la vitalité et la clarté d’esprit qui accompagnent une journée sans alcool, comme son lendemain. Le tonus dès le réveil. L’allant. Les bénéfices exponentiels à mesure que ces journées s’enchaînent. Dorénavant, une journée sans boire n’est plus synonyme de privation. Mais d’investissement.

Je ne me rappelle pas la dernière fois où j’ai eu envie d’une cigarette. Je ne dis pas que je ne fume plus. Je ne fume pas. Je suis penché sur cette histoire d’énergie. Selon mes estimations, nous sommes assis sur un véritable trésor.

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Emmanuel Laurent écrit par:

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