Ne plus reconnaître personne

Je suis partisan de tout essayer.

Question moto, cela permet de surfer sur les a priori qui ne manquent pas de déferler lorsque vous annoncez que vous roulez en Harley-Davidson.

Bien entendu qu’on s’en amuse, des a priori.

Mais la recette de la potion magique qui conduit barbus, tatoués, dentistes et bienheureux de toutes nations à chanter en coeur les louanges de ces terribles engins mérite qu’on s’y attarde au moins le temps du refrain, non ?

Je n’ai rien vu venir.

Ma première moto : Triumph Speed Triple 955i.

Triumph Speed Triple 955i

Soi-disant que j’allais me blesser avec cet engin destiné au mâle adulte. Il a fallu s’appliquer, le fait est. Payer comptant les approximations. La nuit je me réveillais, en nage – je vais me faire mal. Je me suis surtout fait peur. Et un bien fou.

Le jour même de l’obtention du permis, j’avais entamé la tournée des concessionnaires afin d’essayer, l’une après l’autre, toutes les machines qui m’avaient fait tourner la tête depuis que Tom Cruise longeait la piste en GPZ pour accompagner l’envol des F14. De toutes marques. Sans discrimination de genre ou de nationalité. Y compris Voxan, à l’époque. Et Triumph, donc. Harley ? Non. Que nous dit Shakespeare? Readiness is all.

Top Gun

Sur sa Triumph Daytona mon ami Nicolas se plaignait. Trop puissante, selon lui. Pas souple. Il lui fallait une Harley. Je l’accompagnai lors de son premier essai mais optai pour une Buell XB 12 – une boule de joie prête à grimper aux arbres, qui s’emmène avec les fesses. Un jouet à l’échelle 1.

La fois suivante, tandis qu’il signait le bon de commande, j’ai tracé la route au guidon d’un Sportster 1200.

2004 Harley Sportster 1200

Douze ans plus tard, la sensation est encore là. La pulsation. La masse. La position exotique. Certaine allégresse, affranchie de la vitesse.

En ce temps, peu de choses comptaient véritablement. Atomiser tout ce qui roule. Poser le genou au sol. Tenir un wheelie. Avec ce bazar qui prenait son temps en faisant un beau raffut, j’étais loin du compte. Mais il se passait quelque chose. Précisons qu’hormis un cabrage récent mais impromptu – en sortie de péage – qui pétrifia ma passagère autant que moi, je n’ai, à ce jour, réalisé aucun de ces objectifs. Voire je m’emploie désormais à maintenir un contact permanent entre les deux roues et le sol.

J’ai rendu les clés du Sportster avec le sentiment d’avoir vécu une expérience anachronique, impropre à étancher ma soif de paroxysmes mais bel et bien bandante. Et tandis que le souvenir infusait, les saisons se succédèrent, consacrées à la prise d’angle. Puis, par quelque revers du sort, il me fallut vendre la Speed Triple – la voir s’éloigner aux mains d’un inconnu.

Je me suis alors raconté que le rush du parachutisme comblerait son absence. Las.

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Durant les années qui suivirent, j’ai refusé ne serait-ce que m’attarder sur les machines croisées en route. La nostalgie, merci.

Puis Harley dégaina son V-Rod Muscle.

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Lorsque le monomaniaque se fixe sur un nouvel objet, inutile de lui tirer la manche pour aller prendre l’air – le voilà rivé à l’écran. Dès lors, il ne se nourrit plus que de la substance des forums et inonde, par voie de conséquence, la messagerie de ses proches quant à l’impérieuse nécessité devenue sienne. Enfourcher le Muscle. Le dimanche n’est pas chômé.

Prédécesseur et proche parent du Muscle, le Night Rod Special offre une belle occasion de rompre avec le virtuel. De Miami à Key West, comptez trois heures.

Harley-Davidson Night-Rod Special Miami

Mes impressions à chaud ? Selon Facebook : « Mon cœur penche plutôt vers le Muscle, dont j’espère qu’un jour, oui, un jour… Quant à celle-ci, elle a le mauvais caractère qu’elle affiche : t’as les pieds sous les mains, les lombaires en sang, ça tourne pas, au-dessus de 120 t’es crucifié par le vent mais dès la première rotation du caoutchouc, t’envisages de dormir avec. »

Plus tard, moyennant l’échange de mon uniforme de marin national contre un blouson de journaliste moto, on me délivra une carte de presse. Ainsi repris-je le chemin des concessionnaires pour effectuer les essais hebdomadaires qui dès lors m’échurent – scooters et autres engins à trois roues inclus.

Dax Electrique Skyteam
Le Dax électrique selon Skyteam

En l’occurrence, l’essai de l’un de ces déplaçoirs faillit tourner au drame. Lorsque vous descendez d’une moto, prendre le guidon d’un scooter provoque un étrange dépaysement : ayant déjà fait le deuil de votre image de chevalier urbain, vous devez en outre composer avec une réponse moteur fade. Certes, affranchi de la nécessité de passer les vitesses, vous voilà plus rapide dans le traffic. Mais aussi prompt soit-il à quitter le feu rouge, pour le motard, même le plus gros des scooters semble mou. C’est ainsi.

À tout le moins jusqu’à l’avènement du Gilera GP 800.

Gilera GP 800 & Top Box

Châssis capable. Bicylindre en V gorgé de chevaux. Avant de comprendre à quoi j’avais affaire, je me suis retrouvé à plus de 160 km/h (sur autoroute allemande) avec de la marge avant la zone rouge et un confort jusqu’alors inconnu de nos services. De joie, je m’en suis allé quérir ma compagne afin d’évoquer l’avenir car j’allais encore sans monture.

– « Non, je suis bien assise. Et ça va vite. Mais quand je te vois arriver là-dessus, ça ne me fait pas rêver. »

Fin du projet.

Enfin, à l’occasion d’un papier pour Nice-Matin, je fus exaucé. Le temps d’une journée, le Muscle fut mien.

H-D V-Rod Muscle
C’est qui le plus heureux dans son blouson trop grand ?

Qu’en retins-je ?

Aucun doute, la machine tient les promesses de la brochure, question vélocité. Comme prévu, la géométrie de power cruiser privilégie la croisière tonique sur l’arsouille pure mais l’on est bel et bien aux commandes d’une moto actuelle, rigoureuse et performante. Peut-être lui manque-t-il cette épice dont la saveur ténue infuse lentement – le refroidissement par eau l’en prive-t-elle ? Toujours est-il qu’à l’épreuve du réel, le fantasme perdit son empire pour rejoindre la foule des expériences sympathiques.

Du coup, le billet de vingt mille resta dans ma poche et le champ des possibles offert à ma contemplation.

Sexy en diable et affiché quasiment moitié prix, le Nightster accapara dès lors la lumière. Car je ne voulais plus rouler trop vite – non pas que je sois particulièrement rapide, mais donnez-moi une machine qui prend 300 et je prends 300. Non, ce que je convoitais désormais, c’était la formidable base de personnalisation offerte par cette machine essentielle.

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Custom Nighster 3 Custom Nighster Custom Nigtster 5Custom Nightster 4

Dont l’essai révéla qu’elle se dandine en courbe et ne freine guère, hormis lorsque ses repose-pieds tracent des sillons dans le bitume des rond-points.

Ok.

J’exagère.

Mais vous saisissez le tableau. Je renouvelai ma carte de bus.

Puis l’on me confia la garde d’un XR1200x pour quelques jours – point de vue esthétique, je n’allais pas me relever la nuit mais la fiche technique parlait d’un véritable roadster, qui penche, avec un taux de compression revu à la hausse et un freinage idoine.

HARLEY-DAVIDSON-sporster-XR-1200-X-2012-3

Envol de papillons.

Quelques instants à son guidon suffirent.

C’était elle.

C’était moi.

Voilà six ans qu’elle est entrée dans ma vie.

H-D XR 1200

Pour des raisons strictement professionnelles, cependant, il fallut continuer d’aller voir ailleurs.

La CR&S DUU et son bloc de 2 litres

Je reconnais y avoir pris du plaisir.

La Victory High Ball, comme dans attraper la vie par le col.

Beaucoup de plaisir.

MV Agusta Rivale en son jardin

Au point, parfois, d’envisager l’alternative.

Zero Engineering Type 6_Crédit Sébastien Lê
Zero Engineering Type 5. La preuve que Dieu existe.

De véritables merveilles ont gagné leur place dans mon garage idéal.

La Ducati Diavel terrasse tout sur son passage. Y compris à Monaco.
Zero Engineering Type 5 & Type 9. Il y a un avant. L’après est délicat.
BMW R Nine T. La quintessence.

Mais c’est sur la selle de la Harley-Davidson XR 1200 que ma joie demeure.

Ceci étant, depuis que j’ai passé les frontières à bord du Road Glide – me gaussant des éléments grâce à sa selle et ses poignées chauffantes tandis que sa stéréo, légèrement plus puissante que celle d’une discothèque, réveillait la vallée – je ne suis plus tout à fait le même.

Un jour, oui. Un jour, tu seras mienne.

Le punch du bloc de 1800 cm3 qui équipe les modèles CVO vous modifie la perspective, également.

CVO Street Glide
Softail Slim S

Ainsi que la rutilance du Softail Deluxe.

Laviextra.com - Ne plus reconnaitre personne - Harley Softail Deluxe

La ligne du Breakout.

2014-harley-davidson-breakout-

Celle du Dyna Wide Glide.

Harley_Dyna_Wide_Glide

Bref.

Voilà plus d’un siècle que la firme de Milwaukee fabrique des motos.

Quel que soit le modèle, ce qui se produit à son guidon est sans pareil.

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La pulsation. La masse. La position exotique. Affranchie de la vitesse, certaine allégresse.

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Emmanuel Laurent écrit par:

Commentaires récents

3 commentaires

  1. 23 février 2016
    Répondre

    Mais cet homme est sans limites ! C’est un plaisir de lire ta prose ! Enfin un passionné des V-twins américains et qui ne ménage pas sa monture … il m’a sans doute semblé voir un scooter et un dax électrique … comme quoi il faut connaitre le mal absolu pour apprécier les bonnes choses !
    Sur le fait que tu sois partisan du tout essayer , je l’avais bien compris en voyant la photo de Tom Cruise …
    Longue Vie à tes publications !

    • Emmanuel Laurent
      24 février 2016
      Répondre

      On reconnait les connaisseurs !

  2. le secrétaire
    14 septembre 2017
    Répondre

    Au prix de son dur labeur de journaliste (lol) qui peut encore douter qu’il n’reconnaît plus personne…
    Merci de cette riche & passionnante contribution, chapeau l’artiste !

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