La Vie Extra selon Michel Disdier

Michel Disdier est le seul pilote Français à courir en NASCAR, sport mécanique pour le moins populaire aux Etats-Unis. Entretien.

 

Comment est né ton attrait pour cette discipline ?

Tout a commencé à la fin des années 90. Passionné de sport mécaniques depuis l’enfance grâce à mon père qui a remporté de nombreuses victoires en rallyes et courses de côtes pour Alfa Romeo, Matra, Lotus et Renault, j’ai couru dans divers championnats – en France – d’abord en moto-cross, puis en endurance, avant de me tourner vers la monoplace. Comme beaucoup de pilotes européens, je me destinais à la Formule 1 mais je me suis rapidement aperçu que n’étant pas issu du karting et ne disposant pas du réseau qui va bien, mes chances étaient minces.

Par ailleurs, j’ai toujours été fasciné par la carte postale des Etats-Unis : ce pays aux échelles démesurées, ces migrants qui ont tout quitté en Europe pour aller y vivre leur rêve… J’avais les yeux qui brillent. Je me suis alors intéressé à l’IndyCar, version américaine de la Formule 1.

Ce qui m’a conduit à la Nascar.

Ainsi que – il est temps de le reconnaitre – Tom Cruise, dans Jours de tonnerre.

Laviextra.com - La Vie Extra Selon Michel Disdier - Tom Cruise - Jours de Tonners - getImage
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(Ici, à Laviextra, nous considérons qu’apprécier Tom Cruise arrive à des gens très bien.)

À tel point que j’ai commencé à envoyer des mails aux dirigeants de la Nascar pour prendre la température quant à l’arrivée d’un pilote non-américain dans leur championnat. Pour mémoire, les seuls pilotes français ayant couru en Nascar  jusqu’à présent sont Jo Schlesser, dans les années 1960, et Claude Ballot-Léna, dont la dernière course remonte à 1979.

En Europe, les réactions à mon embryon de projet ont été homogènes :

  • « Oublie. »
  • « Tu n’y arriveras jamais »
  • « Aucune équipe ne te fera confiance. »
  • « Les Américains ne se mélangent pas. »
  • « Ici, les circuits sont routiers. Là-bas, ils sont ovales. Trop de différences. »

Aux Etats-Unis, même cohérence :

  • « Hey, why not ? »

ll ne m’en fallait pas plus.

Mais après deux années de conversations par mail et au téléphone, la distance les a lassés. Ils m’ont alors invité à assister à la dernière épreuve du championnat à Homestead, en Floride.

Armé de mon baluchon et de mes notions d’anglais, je me suis pointé en terre promise. L’une après l’autre, je suis allé solliciter les équipes, les pilotes et les grands patrons d’écurie sans véritablement prendre la mesure de leur pedigree. Et avec le recul, je réalise que cette fraîcheur a été un atout considérable. En effet, si j’avais eu conscience de leur pouvoir dans cet univers, sans doute n’aurais-je pas osé les déranger. Or tous, sans exception, m’ont accordé quelques minutes de leur temps pour écouter mon projet et me donner des conseils, alors que nous étions au coeur de la finale du championnat !

Pour l’anecdote, Joe Gibbs – qui remporté plusieurs Superbowl en tant que coach des Washington Redskins avant de se reconvertir dans la Nascar où son équipe a également remporté le championnat – m’a donné son portable en me disant « Appelle quand tu veux. »

Une autre planète.

Découvrir cette atmosphère unique, les centaines de milliers de spectateurs, les voitures tôle contre tôle à plus de 300 km/h sur l’ovale, rencontrer les pilotes…  Je me suis senti dans mon élément. Depuis les mécanos jusqu’aux pilotes en passant par les patrons d’équipe et les journalistes, j’ai retrouvé ces valeurs qui me plaisent tant dans le sport automobile – l’échange, la convivialité et la notion que nous exerçons tous ce métier par passion.

J’ai vu mon avenir.

Laviextra.com - La Vie Extra Selon Michel Disdier - BROOKLYN, MI - JUNE 19: A view of the field passing the grand stands during the NASCAR Sprint Cup Series Heluva Good! Sour Cream Dips 400 at Michigan International Speedway on June 19, 2011 in Brooklyn, Michigan.
Gregory Shamus/Getty Images for NASCAR

Comment es-tu passé de l’énorme envie au volant de la voiture  ?

Dès le lendemain de ce premier contact avec la Nascar, j’ai rencontré un journaliste qui m’a informé que nous étions deux pilotes français intéressés par la discipline. L’autre pilote s’appelait Alain Prost.

De retour en France, j’ai pu entrer en contact avec lui qui envisageait de prendre les rennes d’une nouvelle écurie pour disputer le championnat. Notre échange a totalement validé ma perception de la Nascar ainsi que son potentiel d’expression pour un pilote français décidé à ne rien lâcher. La suite a montré que le chemin d’Alain Prost était ailleurs ; de mon côté, j’ai engagé les premières démarches pour faire de mon rêve une réalité.

Il m’a fallu attendre 2007 pour réaliser mon premier essai sur l’ovale du Michigan Speedway, avec l’équipe du Canadien Mario Gosselin.

Dès les premiers tours de roues, j’ai pris un plaisir phénoménal. En même temps qu’une pression considérable car la vitesse était très élevée, le mur tout proche et je sentais la voiture glisser sans savoir où étaient les limites. Cela m’a semblé facile, au début, du fait que l’ovale gomme la sensation de vitesse mais les premiers chronos furent sans appel.

J’étais loin du compte.

Il fallait que je sorte beaucoup plus fort, que je m’approche encore du mur et que j’intègre sur le champ les très nombreuses informations que l’on me fournissait à chaque débriefing… J’ai appris plus tard que cet ovale est l’un des plus difficiles du circuit. L’un des plus rapides aussi. Quoiqu’il en soit, j’ai amélioré mes temps à chaque séance, jusqu’à me rapprocher des références.

Cette entrée en matière m’a prouvé, ainsi qu’à l’équipe qui m’a fait confiance, que j’avais la fibre. Mais entre rouler très vite tout seul et rouler très vite au milieu de quarante voitures, il y a une marge de progression.

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La même année, j’ai pu effectuer mes débuts en course lors d’une manche de la NASCAR Canadian Tire sur le circuit de Montréal, mais j’ai été contraint d’abandonner en raison d’une casse moteur.

Entre 2008 et 2009, j’ai disputé dix courses en ARCA RE/MAX Series (antichambre de la NASCAR) – j’ai terminé à chaque fois dans le Top 20.

De retour dans la série ARCA RE/MAX en 2012 et 2013, j’ai pris part à des tests officiels au sein du Team Cunningham Motorsports, la même équipe qui avait fait débuter Juan Pablo Montoya pour ses premières courses dans ce type d’épreuves,  puis j’ai disputé avec eux la manche d’ouverture du championnat 2013 sur le Daytona Speedway. J’ai décroché la 11e place parmi 43 pilotes engagés après avoir réalisé le meilleur temps de la dernière séance d’essai chronométrée…

2014 a été l’année du rêve et de la douche froide. J’ai pris pour la première fois le départ d’une course de NASCAR en ligue Nationale, sur le mythique ovale de Daytona, mais une fenêtre latérale s’est décrochée en course : le temps de la remplacer, j’ai perdu 20 tours. Mais nous nous sommes battu pour remonter et j’ai fini 24e.

En définitive, j’ai prouvé que malgré ma présence sporadique dans la compétition, je suis capable de courir contre les ténors de la catégorie. Reste maintenant à obtenir une présence à l’année afin de pouvoir donner toute ma mesure sur une saison complète. Nous y travaillons sans relâche. Prochain objectif : la course qui aura lieu à le 21 mai 2016 à Charlotte, en Caroline du Nord. Nous y serons suivis par l’une des plus grandes chaines de télévision français.

Sur l’ensemble de ta trajectoire en NASCAR, quels ont été les obstacles majeurs ?

Au départ, l’incrédulité de mes interlocuteurs dans le sport automobile. En Europe, aucun de ceux à qui je parlais de mon projet n’y croyait. Au point que j’ai fini par cesser toute communication officielle sur le sujet. Il a fallu que je me ferme à tous ceux qui m’expliquaient que si par miracle une équipe me confiait un volant pour réaliser un test et que je m’en sortais, je ne ferai jamais rien en course.

Je me suis concentré sur l’objectif. Je me suis fais confiance et je n’ai plus accordé mon attention qu’aux discours positifs, jusqu’à obtenir la validation des professionnels américains.

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@NicolasPillisser

Quelle a été ta plus grande erreur ?

Ma première course dans le championnat NASCAR Canadien. Je sortais de mon premier essai sur l’ovale du Michigan Speedway et très vite, j’ai senti l’engouement des medias, en France et aux USA, mais également des passionnés européens de NASCAR, qui étaient bien plus nombreux que je ne l’imaginais et nous apportèrent un soutien massif sur internet.

Alors que les conditions n’étaient pas réunies, j’ai pris le départ d’une course du championnat Canadien qui avait lieu au même moment et sur le même circuit qu’une course de la NASCAR américaine – mon but était de me faire remarquer par les américains.

J’ai rejoint une équipe qui n’avait d’équipe que le nom et s’est avérée, dans les faits, le nouveau jouet d’un amateur récemment enrichi. La voiture n’a jamais fonctionné ; je n’ai pas pu prendre part aux essai ; lorsque j’ai fini par accéder aux qualifications, les freins montés sur la voiture n’étaient pas les bons de sorte que la voiture ne freinait pas – ce qui est fâcheux lorsqu’on roule à plus de 300 km/h – et pour finir, en course, le moteur a cassé avant que je boucle le premier tour.

J’ai voulu surfer sur ma notoriété toute neuve, me montrer, aller vite en besogne et le bilan a été désastreux en termes d’image. La suite, logiquement, a été laborieuse.

En tous cas, l’épisode m’a beaucoup appris. En particulier sur la nécessité de soigneusement choisir son entourage. Et d’être patient.

L’expérience a été rude car sur le moment j’ai eu l’impression d’avoir grillé un joker, mais cela a débouché sur de nouvelles rencontres qui ont rendu la suite possible.

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Michel dans ses oeuvres sur le Daytona International Speedway

Quelle a été ta décision la plus intelligente ?

Gommer certains individus de ma vie.

Écouter les conseils porteurs et m’entourer de professionnels plus aguerris.

Quels conseils donnerais-tu au Michel Disdier qui découvre la NASCAR ?

D’écouter son envie folle et de ne pas se laisser polluer par les avis négatifs.

Dès les premiers jours de l’aventure, j’ai reçu des critiques très difficiles à entendre. Certains professionnels du sport auto, qui pensaient être des références en Europe, m’ont expliqué que j’étais idiot d’y croire – pour qui je me prenais ?

Ce qui m’a « sauvé », c’est le fait que je suis un intuitif. Ou bien je suis mon intuition, ou bien elle me porte. Je lui fais totalement confiance – à chaque fois que je ne lui ai pas fait confiance, le rappel a été brutal.

Mon conseil aux intuitifs : écoutez-vous !

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Quels sont tes habitudes pour maintenir tes capacités à leur maximum ?

Etant sportif et compétiteur depuis l’enfance, je demeure attentif à mon hygiène de vie. Je suis suivi par un préparateur physique qui entraîne plusieurs sportifs internationaux ; je me couche de bonne heure, je cours en moyenne 150 km par mois et je surveille mon alimentation en évitant, cependant, les trop grandes frustrations. Pas d’excès dans un sens ni dans l’autre. Je ne passe pas mon temps libre en discothèque mais j’apprécie un bon verre de vin. Je privilégie la qualité sur la quantité, sachant que l’exigence d’excellence est telle, sur la voie que j’ai choisie, qu’il faut savoir se ménager de véritables moments de détente : dîner avec mes amis, marcher dans la campagne, monter à cheval… Chacune de mes journée est dédiée à la NASCAR, mais je ne m’oublie pas.

Aujourd’hui, quel est ton objectif ?

Être à temps complet aux USA pour disputer le championnat.

Quand je vois les résultats que nous parvenons à obtenir en n’étant présent que lors de quelques épreuves dans l’année, je sais que nous avons une carte à jouer là-bas, sur la durée, pour produire de très bons résultats.

Je suis passé de l’incrédulité totale à une reconnaissance qui me permet aujourd’hui de recevoir des offres de la part des meilleures équipes.

Comme toujours, le nerf de la guerre reste financier. Le très bon résultat obtenu en ce début d’année 2016 à Daytona ouvre de belles perspectives mais il faut encore franchir un pallier supplémentaire pour être aux USA sur une saison pleine et disputer le championnat à 100%.

Voir que nous parvenons à affronter des équipes qui sont installées sur place depuis de longues années nous motive plus que jamais pour réaliser ce rêve jusqu’au bout.

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@NicolasPillisser

La dernière oeuvre qui t’ait touché ?

The Revenant, avec Leonardo DiCaprio.

Abnégation, ténacité, endurance… Cette histoire inspirée du réel rend humble.

Et je ne suis pas surpris qu’il ait reçu un Oscar pour cette interprétation – physiquement et psychologiquement, il donne, le Monsieur.

Et enfin : selon toi, c’est quoi La Vie Extra ?

Ah (rires). Vaste sujet.

Disons que nous bénéficions d’un niveau de confort et de certaines facilités qui nous permettent de prétendre au bonheur mais, chaque jour, nous avons l’occasion de constater que tout cela est très fragile et assez mal réparti. Pour moi, La Vie Extra se situe dans l’équilibre entre ces pôles. Ne pas se plaindre et poursuivre ses objectifs sans oublier d’apprécier chaque plaisir qui se présente sur la route.

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Vous pouvez aider Michel à accomplir son rêve et suivre son actualité sur

http://www.michel-disdier.com/

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Emmanuel Laurent écrit par:

Commentaires récents

Un commentaire

  1. Gaspar
    7 mai 2016
    Répondre

    Excellent reportage et une ténacité incroyable d’un pilote que j’espère y arrivera au bout de son reve, je retiens sa phrase, avoir le « réseau qui va bien »
    Carlos Gaspar

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